Une indignation à géométrie invariable

« Militant.e : nom. Personne qui agit pour une cause. » Le militantisme se nourrit toujours d’un idéal rêvé ou brisé, d’une cause bafouée qu’elle soit commune ou plus singulière. Si l’indignation précède incontestablement l’action revendicative, n’est-elle pas contre-productive quand elle se nourrit d’un seul désir de conformisme ? Quand la révolte tourne à l’injonction, les causes défendues en pâtissent nécessairement.

Annoncée depuis longtemps, promptement conspuée, la crise du militantisme politique serait plus profonde que jamais au sein des sociétés occidentales contemporaines. Affaiblissement des partis traditionnels ou abstentionnisme structurel lors des grandes élections, les indicateurs tournent au rouge écarlate depuis plusieurs années. A peine un français de plus de 18 ans sur cent détient une carte de membre dans un parti politique aujourd’hui.[1] Une misère.

La faute à des acteurs de la vie publique ne sachant plus inspirer espoir et enthousiasme ou à des citoyens désintéressés par la chose politique ? Les avis divergent, bien que la balance penche plutôt du côté de la première affirmation : les français sont toujours hautement engagés au sein du milieu associatif par exemple, les chiffres du bénévolat étant même en constante augmentation.[2]

Une supposée crise du militantisme s’accommode d’ailleurs peu d’une tradition philosophique fortement ancrée de l’action politique aux vertus salvatrices, du volontarisme comme moteur des société humaines. Un « homme d’action » est un personnage politique efficace dans le langage courant, « un homme de changement » une source d’espoir. Qui souhaiterait porter au pouvoir un individu vantant l’immobilisme et le statu quo ? Les allégories de la marche et du constant progrès sont au cœur des slogans politiques contemporains. Il faut toujours faire bouger les choses, de manière rapide préférablement.

Glorification de l’action militante issue d’un héritage philosophique dense d’un côté, apathie politique qui s’incarne dans la mise à distance des structures partisanes traditionnelles de l’autre. Une forme de hiatus émerge indéniablement, dont l’article qui suit tente de mettre à jour la conséquence majeure : la naissance d’un néo-militantisme a minima, appuyé très souvent sur les moyens de communication contemporains qui nous entourent.

L’action politique comme héritage philosophique :

« Un être humain a une racine par sa participation réelle, active et naturelle à l’existence d’une collectivité qui conserve vivants certains trésors du passé et certains pressentiments d’avenir » dit la philosophe française Simone Weil.[3] Vivre en société impliquerait de prendre parti, de s’indigner et de militer pour des causes communes et non seulement individuelles. « Je m’indigne donc je suis » serait une subdivision du traditionnel adage cartésien.

La participation politique au sens large du terme est bien au cœur de la pensée philosophique occidentale. Figure intellectuelle et charismatique de l’anticolonialisme en France, l’écrivain Jean-Paul Sartre rend l’homme responsable de son destin, il se doit d’agir, alors même que l’auteur a soutenu un nombre important de causes politiques et révolutionnaires par ses écrits (Révolution cubaine par exemple). Le personnage principal de son roman La Nausée dit d’ailleurs anecdotiquement : « C’est par paresse, je suppose, que le monde se ressemble d’un jour à l’autre. Aujourd’hui, il avait l’air de vouloir changer. Et alors tout, tout pouvait arriver. » [4]  L’existentialisme sartrien est bien une doctrine d’action et surtout d’engagement.

Outre-Atlantique également, le volontarisme politique est perçu comme une vertu. Dans la pensée de la philosophe américaine Hannah Arendt, l’action politique n’est rien de moins que le révélateur de la dignité humaine, ce qui empêche la société de tomber dans les extrêmes totalitaires, que l’écrivaine exilée ne connait que trop bien. Cette idée force irrigue toute son œuvre, de la période consacrée à l’étude des totalitarismes à celle pendant laquelle elle a tenté de penser l’homme moderne et sa condition. Les exemples théoriques abondent, l’engagement politique serait essentiel pour fonder la société.

Une nouvelle injonction à la révolte :

Conséquence directe ou non de cette tradition philosophique de l’action, la non-indignation, prélude logique à l’inaction face à la misère ou aux drames quotidiens, ne peut que difficilement s’assumer en société, que les catastrophes soient naturelles ou humaines. Une forme nouvelle d’injonction à l’indignation semble aujourd’hui naître, renforcée par la viralité réelle des moyens de communication modernes : les réseaux sociaux forcément en tête.

La dénonciation souvent facile d’une indifférence coupable à certaines tragédies entraîne une forme de normativité. Un individu, plus encore un citoyen conscient, se doit de dénoncer indifféremment toutes les atteintes aux causes communes, aux souffrances humaines, bien que ces concepts soient aussi mouvants qu’indéfinis. Une sorte d’indignation à géométrie variable basée sur une loi de proximité est particulièrement dénoncée. A chaque guerre, attaque ou catastrophe naturelle, nombreux sont ceux sur les réseaux sociaux à dénoncer un « humanitarisme sélectif », selon que les victimes soient plus ou moins proches culturellement ou géographiquement.

L’indignation doit non seulement se vivre, mais également s’exhiber et les réseaux sociaux sont un medium pleinement adapté à cette entreprise sisyphique. L’injonction est d’autant plus forte quand elle s’adresse aux femmes et hommes politiques, ceux-ci se devant d’exhiber plus promptement encore une réaction outrée aux misères communes de ce monde. Dès lors, le but de l’article n’est aucunement d’encourager une hiérarchisation des causes d’indignation. Seulement, une réflexion sur les conséquences d’une révolte permanente et indifférenciée permet immanquablement d’en comprendre les retombées néfastes sur l’efficacité du militantisme d’aujourd’hui. Une injonction à l’indignation n’est-elle pas, finalement, source d’une révolte dévoyée donc inefficace ?

L’indignation comme élément identitaire :

Vouloir tout dénoncer semble en effet entraîner une inaction de fait. Relire les écrits des penseurs de la post-modernité, déjà envisagés dans un précédent article, peut s’avérer être une entreprise éclairante une fois encore.[5] Pour certains de ces théoriciens, l’identité d’un individu dans les sociétés occidentales d’aujourd’hui se définit avant tout par ses choix individuels, et plus particulièrement ses choix de consommation. Tout le monde peut définir son individualité en piochant des éléments qu’il pense lui correspondre parmi une multitude d’options qui s’offre à lui.[6]

Si ce mouvement s’illustrer particulièrement dans les biens de consommation classiques, le modèle peut décemment s’appliquer aux causes d’indignation par extension. Choisir ses causes et ses révoltes, c’est aujourd’hui également se créer sa propre image et sa propre individualité alors qu’il est très facile d’afficher ses sympathies via les réseaux sociaux. Le militantisme prend la forme d’un simple partage, d’un « j’aime ». Des prescripteurs d’opinions auront un impact fort sur l’avis d’un individu. Telle femme politique, tel homme célèbre défend cette cause, quiconque peut s’associer à son combat en même temps qu’il s’associe à l’image renvoyée. Les groupes de références sont au cœur de cette idée.

Un citoyen pourra au gré des tendances et des causes du moment se faire l’avocat d’une cause jugée valable à cet instant précis, tout en changeant de position le lendemain, celle-ci participant d’une construction identitaire intéressée. A défaut d’agir, il faut en donner l’impression. Le corolaire de l’individualisation de la conscience, qui veut qu’un individu pourra choisir les causes qui l’affectent selon ses intérêts du moment, est alors, très logiquement, une indignation minime, un intérêt ténu pour des causes jugées valables, donnant la primauté aux émotions collectives du moment.

Naissance d’un militantisme a minima :

« L’esprit ne peut survivre lorsqu’il est défini comme un bien culturel et distribué à des fins de consommation » disaient les penseurs Max Horkheimer et Theodor W. Adorno.[7] D’une économie du jetable et du partage instantané semble nécessairement naître une doctrine de l’action a minima. L’injonction à la révolte se révèle nécessairement contre-productive car elle semble transformer des combats légitimes (droit des minorités, lutte contre le réchauffement climatiques et tant d’autres) en biens permettant aux individus de fonder leur propre identité. Le résultat d’une indignation permanente peut-il être autre que l’émergence d’une horde de valeureux guerriers des causes communes ?

Un militantisme tiède se nourrit alors d’outils technologiques à disposition en tout temps et tous lieux. L’écrivain italien Umberto Eco parle « d’invasion des imbéciles » avec l’émergence des réseaux sociaux.[8] La déclamation est extrême, mais l’argument à retenir est celui d’une facilité grandissante de donner son avis publiquement sans passer par l’entreprise de légitimation qui avait cours autrefois. Les défenseurs des droits de l’homme fleurissent sur internet, bien moins vite que les droits de l’homme eux-mêmes.

Un citoyen peut facilement s’insérer dans des causes quand celles-ci sont mises sur la place publique, réelle ou virtuelle, par d’autres personnes. Beaucoup sont ceux ayant poussé des cris d’orfraies pour les Paradise papers ou les révélations récentes autour du hashtag Metoo, alors que ces problématiques forcément légitimes ne sont pas neuves. De réels militantes et militants sincèrement engagés tentent d’alerter l’opinion publique sur ces thématiques depuis longtemps. L’information est disponible, facile à atteindre, mais le coût d’opportunité semble toujours trop grand. Une forme de militantisme de l’adhésion plutôt que de la réflexion et de la réappropriation émerge, créant une forme de déresponsabilisation de l’engagement.

Partager une cause sans la penser, c’est adhérer plus qu’agir. L’important est de pouvoir justifier d’une action réelle sans en subir les impératifs. La plupart des grandes organisations humanitaires s’accommodent d’ailleurs de cette volonté d’engagement à moindre coût d’opportunité. L’appel au don spontané dans la rue fait par exemple toujours appel à l’indolorité comme argument directeur. « Faire un don mensuel, d’un montant minime, changerait-il réellement votre quotidien ? » Les individus se voient offrir la chance de défendre une cause, sans que cela ne devienne un fardeau chronophage. Les nouveaux partis politiques ne sont pas en reste. Une adhésion à En Marche durant la campagne présidentielle se faisait en quelques instants, et surtout gratuitement.[9] Tout le monde est satisfait : l’engagement se fait sans engagement.

Une nouvelle marchandisation du militantisme :

Plus inquiétant encore que le militantisme a minima, une forme de marchandisation de l’engagement tend à apparaître pour finir. L’indignation à faible coût d’opportunité est devenue le fonds de commerce de réelles entreprises. Les hébergeurs de pétitions en sont un exemple révélateur, ces sites permettant de défendre des causes innombrables en seulement quelques clics. Fondés sur un modèle managérial propre à n’importe quelle entreprise commerciale, ils profitent d’une recherche d’instantanéité dans l’action militante pour développer leurs ressources.

Rien n’est en effet plus simple aujourd’hui que de signer puis partager une pétition à l’ensemble de ses contacts, engagement a minima s’il en est. Si les résultats peuvent être concrets, les exemples de changements sociaux faisant suites à des pétitions en ligne existent, la majorité des individus n’a pas conscience que le medium, le site lui-même, a beaucoup moins d’intérêt pour la cause défendue. « Quand c’est gratuit, c’est que vous êtes le produit » dit un adage contemporain. Un citoyen ne participe pas à un mouvement de non-profit en fournissant ses informations personnelles, bien au contraire. Réutilisées voir revendues par la suite, elles permettront de lui proposer des contenus adaptés à ses intérêts.

De plus, toute nécessité de réflexion sur les causes défendues est éliminée de facto. Peu sont ceux qui s’intéressent à l’auteur d’une pétition, son parcours personnel et sa place au sein du mouvement militant qu’il prétend représenter. Peu se demandent également si les intérêts de cette personne correspondent à leurs propres valeurs et objectifs. Les résultats d’une pétition sont peu suivis, les signataires sont souvent déjà passés à autre chose. L’instantanéité prévaut à tout prix. Une fois encore, réduire le coût d’opportunité de l’action militante nuit à la cause défendue.

Pour un militantisme sincère :

Finalement, l’idée d’une action nécessaire en société défendue par Simone Weil ou Jean-Paul Sartre peut aisément être débattue, tant relativisée que purement dénoncée. Un individu peut personnellement faire le choix d’une inaction assumée, d’un attentisme peut-être plus louable qu’un militantisme insincère et de pure forme. Le philosophe américain Henry David Thoreau, à qui l’on prête traditionnellement le concept débattu de désobéissance civile [10] affirme pour sa part une forme de droit à l’indifférence face aux maux du monde qui l’entoure :

« D’une façon générale, un homme n’a évidemment pas le devoir de se consacrer à l’abolition de tout le mal existant, s’agirait-il même des pires abus ; il peut parfaitement avoir d’autres préoccupations et d’autres engagements ; mais c’est son devoir, tout au moins, d’essayer d’avoir les mains nettes, et lors même qu’il n’y consacre pas toutes ses pensées, de refuser pratiquement de le soutenir. »[11]

Ne pas encourager une situation d’injustice est pour lui le prérequis d’une vie en société et pas plus. Faire partie d’une communauté particulière ne crée pas un devoir d’indignation permanent, comme appartenir à une religion ou un groupe social ne rend pas responsable des agissements de ses pairs.

Le militantisme et l’engagement pour une cause commune doit ainsi résulter d’un réel choix personnel, pensé et intériorisé. Autrement, le risque d’un engagement désenchanté, exercé par pur désir de conformisme, est d’offrir au contre-militantisme de faciles arguments, alors que ce dernier se nourrit souvent d’un contre-humanisme assumé. Refonder un engagement, limité dans son champ mais large dans son action, à rebours des solutions antalgiques qui n’ont comme seul but que d’alléger la conscience personnelle de leur auteur, est dès lors hautement nécessaire.

Mais ce n’est qu’un avis, un avis militant certainement.


[1] Le Parisien. (2016). Militantisme : les partis sont à l’agonie.

[2] France Bénévolat. (2016). L’évolution de l’engagement bénévole associatif en France, de 2010 à 2016.

[3] Weil, S. (1949). L’Enracinement: ou Prélude à une déclaration des devoirs envers l’être humain.

[4] Sartre, J. P. (1938). La Nausée.

[5] Stein, A. (2018). Penser une consommation sans sommation. Idées Hautes.

[6] Bauman, Z. (2005). La vie liquide.

[7] Adorno, T. W., & Horkheimer, M. (1944). La dialectique de la raison.

[8] Leportois, D. (2016). Les nouvelles technologies selon Umberto Eco, ce faux troll. Slate.

[9] Fretel, J. (2017). La crise du militantisme. Pouvoirs, 163,(4), 71-81.

[10] Stein, A. (2017). Des obéissances en des temps démocratiques. Idées Hautes.

[11] Cité dans : Hannah, A. (1972). Du mensonge à la violence. Essais de politique contemporaine.