Du temps où l’homme seul a été

« Les dieux n’étant plus, et le Christ n’étant pas encore, il y a eu, de Cicéron à Marc Aurèle, un moment unique où l’homme seul a été ». Cet intervalle, dépeint magistralement par Flaubert dans son œuvre Correspondance, sera alors celui d’un personnage des plus singulier : l’empereur romain Hadrien.

Gérald Darmanin, ministre du Budget, a récemment déclaré dans une interview consacrée à sa personne, avoir pour roman favori Les Mémoires d’Hadrien de la non moins fameuse Marguerite Yourcenar.[2] L’écrivaine d’origine belge, première femme à être admise à l’Académie Française, explore, dans ce romain biographique, le caractère d’un homme d’Etat exceptionnel : Hadrien, empereur éclairé, successeur de Trajan et pacificateur de l’immense territoire alors sous contrôle de Rome, gardienne du monde. A la fois traité de philosophie politique et récit de l’ambition d’un homme, ce livre, magnifique par son style, se distingue néanmoins par son actualité jamais démentie ou plutôt son intemporalité. Jamais un seul être, éloigné de nous par la succession des siècles, n’aura autant fasciné de son vivant qu’après sa mort. Sa vie rêvée, elle nous parvient à nous, contemporains de Marguerite Yourcenar, avec une acuité presque brutale tant elle nous révèle ce que fut peut-être l’un des rares instants de paix dans l’histoire du monde.

« Notre époque, dont je connaissais mieux que personne les insuffisances et les tares, serait peut-être un jour considérée, par contraste, comme un des âges d’or de l’humanité. »

Hadrien, né en Espagne, ibérique par ses traits et ses ancêtres, gravit peu à peu les marches de la ville-monde, Rome, pour parvenir à se hisser à la tête de l’empire dans des circonstances encore troubles aujourd’hui. Conscient de sa destinée, convaincu des bienfaits de Rome pour les peuples de la terre, il entreprend d’instaurer une forme de paix universelle malgré les premiers signes annonciateurs de la fin de la ville éternelle.

« Je me sentais responsable de la beauté du monde » :

Cet homme complexe, d’une intelligence aigüe, au tempérament mystique, amoureux des hommes et de leur art, servira cet idéal pendant les 20 années de son règne. « J’avais gouverné un monde infiniment plus vaste que celui où l’Athénien avait vécu ; j’y vais maintenu la paix ; je l’avais gréé comme un beau navire appareillé pour un voyage qui durera des siècles ; j’avais lutté de mon mieux pour favoriser le sens du divin dans l’homme, sans pourtant y sacrifier l’humain. »

Sa religion de paix n’est pas le fruit de la naïveté ou d’une absence de volonté mais bien de la conscience, presque douloureuse, qu’il est de sa responsabilité de protéger la civilisation de la barbarie des conflits à venir. Il sait, il pressent que l’époque viendra où ce qui a été construit tombera et que la chute de Rome n’est qu’une affaire de siècles. « Fonder des bibliothèques, c’était encore construire des greniers publics, amasser des réserves contre un hiver de l’esprit qu’a certains signes, malgré moi, je vois venir. »

Pourtant, il voyage inlassablement, sans s’épargner physiquement, ni lui, ni son entourage. L’empereur ne craint pas pour sa vie malgré les risques encourus à traverser l’immense étendue de l’empire Parthe. Il négocie, échange, soudoie et à force d’intelligence ouvre les chemins de la paix à des ennemis autrefois héréditaires. Les songes qui l’habitent sont Grecs, Parthes, Romains, Myriades et se conjuguent avec la multitude des peuples qui forment l’Empire.

« Plus l’Etat se développe, enserrant les hommes de ses mailles exactes et glacées, plus la confiance humaine aspire à placer à l’autre bout de cette chaîne immense l’image adorée d’un homme protecteur. Que je le voulusse ou non, les populations orientales de l’empire me traitaient en Dieu. »

La satisfaction de voir son œuvre lui survivre n’empêche pas le logicien, le politique lucide, de percevoir, à travers les honneurs et la gloire, la brièveté de son expérience de paix. La fragilité de ses espoirs le hante et il fera tout pour se succéder à lui-même.

« Je voulais que l’immense majesté de la paix romaine s’étendît à tous, insensible et présente comme la musique du ciel en marche ; que le plus humble voyageur pût errer d’un pays , d’un continent à l’autre, sans formalités vexatoires, sans dangers, sûr partout d’un minimum de légalité et de culture ; que nos soldats continuassent leur éternelle danse pyrrhique aux frontières ; que tous fonctionnât sans accroc, les ateliers et les temples ; que la mer fût sillonnée de beaux navires et les routes parcourues par de fréquents attelages ; que, dans un monde bien en ordre, les philosophes eussent leur place et les danseurs aussi. »

Au terme de sa propre vie, extraordinaire par la portée des actes d’un seul homme, où la démesure côtoie les élans de la passion, il choisit Antonin, roi philosophe, serviteur émérite de l’Etat, pour lui succéder et prolonger son ouvrage. Fondateur d’une dynastie, les Antonins, il étant son influence par-delà la mort pour assurer, encore une fois, la paix à l’Empire. « Il y a plus d’une sagesse, et toutes sont nécessaires au monde ; il n’est pas mauvais qu’elles alternent. »

Personne avant lui n’aura fait autant pour les hommes et l’esprit de civilisation qu’Aelius Hadrianus en son temps. « (…) la plus haute forme de vertu, la seule que je supporte encore : la ferme détermination d’être utile. »

Personne ne connaît si bien Hadrien que le lecteur de ses mémoires qui, à travers le regard de Marguerite Yourcenar, se rend peu à peu compte de l’importance du personnage, de son aura et de son héritage. Ecrit en deux temps, avant et après 1945, à un moment où la guerre ravage le monde, ce texte n’en est encore qu’à l’état de manuscrit lorsque Yourcenar se propose d’en terminer la rédaction.

« Il est des livres qu’on ne doit pas oser avant d’avoir dépassé quarante ans » :

L’ouvrage ne paraîtra qu’en 1951 et rendra célébré son auteur. Pourtant, la femme derrière l’homme, celle qui écrit à la première personne, ne désire pas la célébrité. Elle préfère se réfugier à Petite-plaisance, sur l’Île des Monts-Déserts, au large des côtes américaines, dans une maison modeste en compagnie de celle qui partagea sa vie et traduira ses œuvres en anglais. L’amour, elle en parle en pensant à son père, homme « mystérieux », amateur de littérature, descendant de la haute bourgeoisie, veuf trop tôt pour qu’on ne le plaigne pas.

« On choisit son père plus souvent qu’on ne le pense. » Helléniste, latiniste, historienne et finalement écrivaine, Marguerite Yourcenar, ressemble beaucoup à son personnage. Une intelligence sensible, sans aucun cynisme, que vient contrarier une lucidité parfois tranchante en a fait une figure tutélaire du panthéon de la littérature française. Des amours contrariés, rares et secrets, où l’on devine l’ombre du père, ont permis à cette femme originale par l’esprit et le cœur, de connaître la même passion qu’aura connu Hadrien pour son égal.

« (…) que chaque parcelle d’un corps se charge pour nous d’autant de significations bouleversantes que les traits d’un visage ; qu’un seul être, au lieu de nous inspirer tout au plus de l’irritation, du plaisir, ou de l’ennui, nous hante comme une musique et nous tourmente comme un problème ; qu’il passe de la périphérie de notre univers à son centre, nous devienne enfin plus indispensable que nous-mêmes, et l’étonnant prodige a lieu, où je vois bien davantage un envahissement de la chair par l’esprit qu’un simple jeu de la chair. »

Une passion forcément destructrice parce que souvent impossible. La mort pour l’un et le renoncement pour l’autre auront raison de ces élans qui jalonnent pourtant leur existence. A un homme qu’elle aimera, la femme de lettres écrit :

« Vous ne saurez jamais que votre âme voyage comme au fond de mon cœur un doux cœur adopté et que rien ni le temps, d’autres amours, ni l’âge ne feront jamais que vous n’ayez été. Que la beauté du monde a pris votre visage, qu’un peu de votre voix est passée dans mon chant. »

Hadrien, chez qui le pouvoir et l’amour se mêlent, est lui aussi en proie à la douleur lorsqu’il perd son favori, Antinous, en Egypte. La contemplation du suicide habite ce jeune être à la beauté orientale qui fascine l’Empereur.

« Je n’ai été maître absolu qu’une seule fois et que d’un seul être. Si je n’ai encore rien dit d’une beauté si visible, il n’y faudrait pas voir l’espèce de réticence d’un homme complétement conquis. Mais les figures que nous cherchons désespérément nous échappent : ce n’est jamais qu’un moment… Je retrouve une tête inclinée sous une chevelure nocturne, des yeux que l’allongement des paupières faisait paraître obliques, un jeune visage large et comme couché. Ce tendre corps s’est modifié sans cesse à la façon d’une plante, et quelques-unes de ces altérations sont imputables au temps. »

Obéissant aux rituels du sacrifice, l’amant offre sa jeune vie, comme un don aux dieux millénaires de l’Egypte, pour protéger l’homme qui aura façonné son existence dès leur rencontre lors d’une expédition en Bythinie.

« Polémon, qui se mêlait de chiromancie, voulut examiner la main du jeune homme, cette pâume où m’effrayait moi-même une étonnante chute d’étoiles. L’enfant la retira, la referma, d’un geste doux, et presque pudique. Il tenait à garder le secret de son jeu, et celui de sa fin. »

Sa mort ne quitte pas Hadrien qui fait de l’éphèbe un dieu vivant, lui consacrant un culte jusqu’à alors réservé aux graves figures des pères de la République romaine. Des cités seront construites, des temples érigés, des servants désignés pour protéger la sépulture enfuit dans les profondeurs de la terre du Nil. A un être adoré, l’empereur offre l’immortalité pour que jamais ne se perde l’image de ce profil à la grecque, au nez aquilin, que souligne des lèvres presque féminines. Aujourd’hui, les statuts d’Antinous, dont le nom changera au fil des siècles, peuple les musées et les caves de Rome, au point que ce profil, si familier et méconnu à la fois, accompagne encore Hadrien dans la postérité.

« Un être insulté me jetait à la face cette preuve de dévouement ; un enfant inquiet de tout perdre avait trouvé ce moyen de m’attacher à jamais à lui. S’il avait espéré me protéger par ce sacrifice, il avait dû se croire bien peu aimé pour ne pas sentir que le pire des maux serait de l’avoir perdu. »

Tout chez le dirigeant est lié, tant l’intime que le politique. La douleur de l’absence et le destin de l’empire se rejoignent pour livrer à l’observateur attentif la réflexion d’un empereur par trop humain pour ne pas rester dans les mémoires.

« J’ai utilisé de mon mieux mes vertus, j’ai tiré parti de mes vices » :

Trop souvent, on oublie les poèmes de Marguerite Yourcenar mais un recueil reste néanmoins, Feux, écho d’une passion aux formes sans cesse renouvelées mais qui témoigne d’une sensibilité complexe.[3] Hadrien n’est pas Yourcenar et celle-ci se défend de parler à la place d’un homme à la pensée si éloignée de la nôtre par son éducation et sa connaissance du monde. Il subsiste cependant le rêve d’une paix humaine, éternelle, sorte de félicité inspiré par la raison, pour rappeler à notre génération que tant d’années sépare d’Hadrien, l’importance de l’idéal seul capable de triompher de la violence qui dégrade l’homme.

« Je savais que le bien comme le mal est affaire de routine, que le temporaire se prolonge, que l’extérieur s’infiltre au-dedans, et que le masque, à la longue, devient visage. »

Marguerite Yourcenar, projetée au cœur d’une Europe déchirée par deux conflits mondiaux, ne pouvait pas choisir autre qu’Hadrien pour nous raconter cette histoire. A travers l’évocation d’un empereur à la vision équilibrée et humaniste, l’auteur peint le portrait de l’homme d’Etat au sens le plus noble qui soit. Celui que son propre destin n’intéresse pas une fois arrivé aux responsabilités et qui n’accepte les honneurs que parce qu’ils autant de symboles du génie humain. Hadrien a beaucoup intrigué, sali et traité sans pitié ses ennemis au nom de l’intérêt général sans pour autant abandonner cette part d’humanité, malgré les assassinats, qui font de lui le disciple des philosophes grecs. Comme eux, il voit en toute chose la succession ordonnée de hasards vers un but invisible et cependant inévitable.

« Quand tous les calculs compliqués s’avèrent faux, quand les philosophes eux-mêmes n’ont plus rien à nous dire, il est excusable de se tourner vers le babillage fortuit des oiseaux, ou vers le lointain contrepoids des astres. » Maître de son destin et amoureux de la beauté, il a perpétué l’idée de civilisation à travers le temps et l’oubli sans oublier d’être un homme.

« Tout être qui a vécu l’aventure humaine est moi » : Gérald Darmanin a peut-être rêvé d’être « Jupiter », Maître des Dieux et de l’Olympe. Espérons qu’une lecture attentive des Mémoires d’Hadrien lui apporte, à lui comme à nous, la modestie de celui qui préfère servir que conduire.


[1] Flaubert, G. (1852). Correspondance.

[2] Yourcenar, M. (1951). Mémoires d’Hadrien.

[3] Yourcenar, M. (1936). Feux.

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