Ce noble prix de toutes les paix

Circulant depuis plus d’un an désormais, une pétition intitulée « Reprenez le prix Nobel de la paix d’Aung San Suu Kyi » a permis de rouvrir la discussion autour de cette distinction aux contours plus politiques qu’honorifiques, donc nécessairement polémiques.

Tels les marronniers médiatiques, il est un débat qui revient chaque année, toujours au mois d’octobre ; l’attribution du prix Nobel de la paix. Décerné pour la première fois en 1901, ce titre prestigieux doit « récompenser la personne ou la communauté ayant le plus ou le mieux contribué au rapprochement des peuples ; à la suppression ou à la réduction des armées permanentes ; à la réunion ou à la propagation des projets pour la paix », et ce en accord avec les derniers vœux exprimés par Alfred Nobel dans son testament.

Les motivations du chimiste suédois expliquant cette ultime création philanthropique demeurent hautement mystérieuses. L’écrivain autrichien Stefan Zweig a, pour sa part, affirmé qu’il souhaitait tout simplement réparer « le mal qu’il avait causé avec sa dynamite ».[1] Peu importe finalement, les lauréats du prix seraient des individus ayant choisi la voie de la paix et de l’apaisement politique parmi une multitude d’opportunités variées ; la meilleure des voies, ou tout du moins la moins pire à un moment donné.[2]

Outil puissant de légitimation internationale, le prix Nobel de la paix n’en est pas pour autant un titre officiel. Il n’ouvre droit à aucun soutien humain ou technique pour défendre une cause particulière, à l’exception certes des 8 millions de couronnes suédoises remises à chaque lauréat (environ 900 000 euros).[3] La récompense se porte tout de même comme un étendard doré au sein des débats contemporains, expliquant qu’aucune distinction annuelle n’ait pu échapper à son lot de polémiques, de contestations ou de railleries. Chaque mois d’octobre est le théâtre d’applaudissements émus, d’articles interrogateurs ou de cris d’orfraie politiques.

Alors que certains fustigent le choix des heureux élus, d’autres pointent aussi du doigt l’absence de grandes figures pacifistes au palmarès de la récompense : parmi tant d’autres, Gandhi semblait par exemple cocher toutes les cases pour faire un prix Nobel de la paix idéal. Il arrive même que des débats depuis longtemps clos soient réouverts après des de longues années, la présidente birmane Aung San Suu Kyi en est un illustre exemple.

Ainsi, si le prix Nobel de la paix est un porte-voix important pour des causes souvent anonymes ou oubliées, l’une des questions majeures qui se pose est de savoir qui donne la parole. L’article qui suit tente dès lors de comprendre comment un prix honorifique par nature a pu devenir si politiquement marqué, en revenant tant sur son histoire déjà centenaire que sur les débats contemporains qui l’entourent.

Récompense internationale ou instrument politique norvégien ?

Tandis que les autres prix Nobel sont sélectionnés par l’Institution académique suédoise, les lauréats du prix Nobel de la paix sont eux désignés par un Comité norvégien, lui-même directement nommé par le Parlement de Norvège. Ce mode de désignation, bien peu international pour un prix revendiquant une forme d’universalisme, va dès le départ entrainer d’importantes discussions. De possibles intérêts nationaux vont naitre de logiques soupçons de partialité.

Le Comité Nobel norvégien crée une première polémique en 1906 en attribuant le prix Nobel de la paix à un acteur majeur de la politique internationale : Theodore Roosevelt. Médiateur efficace dans le conflit russo-japonais de 1905, le président des Etats-Unis n’en est pas pour autant un antimilitariste convaincu ; loin de là. Celui qui a remis en cause l’isolationnisme américain issue de la doctrine Monroe à la fin du XIXème siècle est réputé pour ses interventions militaires en dehors des frontières américaines, notamment durant la guerre hispano-américaine de 1898. Roosevelt assume clairement une idéologie expansionniste, très peu en phase avec l’ethos originel du prix Nobel de la paix. Le New York Times raille d’ailleurs à l’époque l’attribution de la récompense « au plus belliqueux des citoyens américains ».[4]

D’autres décorations feront l’objet de questionnements légitimes par la suite, tant les lauréats sont difficiles à classer parmi les pacifistes revendiqués. Plusieurs observateurs ont pour cette raison pu s’interroger sur la place des intérêts nationaux norvégiens dans le choix de certains prix Nobel. Décorer le représentant d’un pays ami, c’est sans nul doute faire preuve de bonne volonté diplomatique.[5] L’attribution de la récompense au diplomate américain Henry Kissinger en 1973, prix qu’il devait partager avec Lê Đức Thọ avant que ce dernier ne décline la proposition, pose évidemment des questions analogues.

Les droits humains comme critères d’attribution ?

Un besoin nouveau de légitimation de la récompense émerge alors à partir de la deuxième moitié du XXème siècle, car il est important pour le Comité Nobel d’effacer les soupçons de partialité politique. Les droits humains vantés par la Déclaration universelle des droits de l’Homme adoptée en 1948 deviennent peu à peu un critère important pour désigner les lauréats. Certains observateurs pensent à cette époque que le prix honorifique peut-être un moyen efficace pour la communauté internationale naissante de faire entendre sa voix et ses valeurs. [6] Appuyer la désignation des prix Nobel sur des critères reliés aux droits humains peut permettre en outre de désamorcer la potentialité polémique liée à la récompense, prenant appui sur des motifs tangibles.

L’idée enthousiasmante est tout de même contestable, le mode de désignation du lauréat n’ayant pas changé après la Seconde guerre mondiale, tandis que le concept de communauté internationale est aussi vague que débattu. Adosser le choix du prix Nobel de la paix aux droits humains offre de plus un retour à l’insoluble débat autour de leur universalité. La sempiternelle question est de savoir si ces droits dits imprescriptibles et inaliénables sont naturels donc incontestables, ou si au contraire ils sont essentiellement occidentalo-centrés et reliés à une forme de liberal internationalism.[7]

Actif rédacteur, puis infatigable défenseur de la Déclaration universelle des droits de l’homme, Stéphane Hessel avait évidemment son avis sur la question. Le diplomate français souhaitait appuyer l’universalité des droits humains sur la diversité culturelle des individus ayant œuvré à leur édiction. Pour lui, ces droits représentaient « un idéal à atteindre par tous les peuples, toutes les nations » car une équipe « multiculturelle » avait permis de les définir.[8] L’argument est légitime, mais le débat reste ouvert. Désigner un prix Nobel parmi une infinité de possibilités s’apparente cependant dans tous les cas à un acte d’engagement politique volontaire.

Un activisme politique et militant :

« Ne pas choisir, c’est encore choisir » disait Jean-Paul Sartre.[9] Choisir la paix, c’est s’opposer à la guerre et à ses partisans dirait tout aussi pragmatiquement La Palisse. Au contraire d’un muet assentiment, il s’agit d’agir positivement dans un moment de troubles pour faire prévaloir son propre système de valeurs et ses opinions, et dès lors de se mettre en porte-à-faux d’intérêts politiques contraires. Récompenser un acteur de paix revient à faire du Comité Nobel norvégien un acteur politique conscient et partisan, un organe militant incontestable.

L’ingérence dans les affaires intérieures d’un Etat et l’atteinte illégitime à sa souveraineté sont des griefs récurrents faits à l’institution norvégienne, et ce depuis l’attribution de la distinction au journaliste socialiste et antifasciste allemand Carl von Ossietzky en 1935.[10] Cette accusation revient à chaque fois qu’un opposant politique se voit attribuer le prix Nobel de la paix, et ils sont nombreux ; le russe Andrei Dmitrievich Sakharov (1975), l’argentin Adolfo Pérez Esquivel (1980) ou encore le polonais Lech Wałęsa (1983) pour n’en citer que quelques-uns. Une forme d’ethnocentrisme occidental irait à rebours d’un nécessaire relativisme culturel, donc du respect de systèmes de valeurs propres à chaque espace géographique et culturel.

La potentialité conflictuelle est moindre quand il s’agit d’une organisation qui est célébrée. Que ce soit des ONG comme Médecins sans frontières (1999) et tout récemment la Campagne internationale pour l’abolition des armes nucléaires (2017) ou des organisations internationales comme le Haut Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (1991), ces entités impersonnelles ne sont pas aussi largement insérées dans des logiques politiques et idéologiques concurrentielles que des femmes et hommes politiques. La règle connait évidemment ses exceptions traditionnelles, telle que l’attribution du prix Nobel de la paix à l’Union européenne en 2012 qui a été fortement dénoncée par europhobes et contempteurs de l’institution de tous bords.[11]

Reconnaissance du passé ou pari sur l’avenir :

Le rôle d’activiste politique que souhaite s’attacher le Comité Nobel norvégien est par ailleurs déterminé par les choix temporels effectués. Encourager un individu ou un mouvement dans un combat contemporain n’a pas la même signification que récompenser une œuvre passée, même si l’un et l’autre sont par essence des actes idéologiques et politiques. Juger l’histoire, accompagner le présent voir encourager l’avenir, le jury doit situer son choix dans le temps.

Si la récompense n’est pas un assentiment général à l’œuvre d’une personne et d’une vie, décerner un prix sur des promesses d’avenir demeure un pari risqué sous forme de blanc-seing incertain. L’institution engage pleinement sa crédibilité sur d’éventuelles actions futures des heureux lauréats. La désignation conjointe de Yasser Arafat, Yitzhak Rabin et Shimon Peres en 1994, dans un moment singulier d’espoir lié à la signature des accords d’Oslo, a par exemple rapidement fait place à la désillusion.

L’attribution du prix Nobel de la paix de 2009 à Barack Obama « pour ses efforts extraordinaires pour renforcer la diplomatie internationale et la coopération entre les peuples » est une illustration supplémentaire.[12] Président des Etats-Unis depuis moins d’un an, il n’avait apporté que peu de preuves tangibles d’un engagement réel et concret pour la paix ; de simples promesses non tenues de désengagement militaire au Moyen-Orient.

La responsabilité personnelle du lauréat :

Récompenser des espérances et des symboles renforce immanquablement les déceptions quand les promesses s’estompent. « L’homme trouve presque autant de difficultés à être inconséquent dans ses paroles qu’il en rencontre d’ordinaire à être conséquent dans ses actes. » disait justement Alexis de Tocqueville.[13] Aung San Suu Kyi pourrait aisément faire siennes ces paroles. De nombreux acteurs politiques et associatifs demandent aujourd’hui que son prix lui soit tout simplement retiré pour son mutisme face aux violences affectant la minorité musulmane Rohingya en Birmanie.[14]

La question peut finalement se poser en termes de responsabilité individuelle : un lauréat du prix Nobel de la paix doit-il se montrer digne de sa récompense dans ses actes postérieurs ? Encore une fois, politique et idéologie se confondent, répondre à cette question revient à avancer son opinion propre, en aucun cas des faits objectifs. Personne ne postule pour ce prix honorifique, son importance est celle qu’on souhaite lui accorder.

Un discours resté marquant dans l’histoire du prix Nobel de la paix permet alors de finir cet article, à défaut de conclure le débat ; celui Elie Wiesel, récompensé en 1986. « J’ai juré de ne jamais me taire quand des êtres humains endurent la souffrance et l’humiliation, où que ce soit. Nous devons toujours prendre parti. La neutralité aide l’oppresseur, jamais la victime. Le silence encourage le persécuteur, jamais le persécuté. » [15] L’écrivain et philosophe rescapé de la Shoah affirme un devoir moral attaché à la réception de la récompense honorifique, celui d’être un porte-parole des causes jugées nobles et dignes d’être défendues. Ce n’est alors que son opinion, certes, mais une opinion qui compte tout de même.


[1] Zweig, S. (1942). Le Monde d’hier, souvenirs d’un Européen.

[2] Tønnesson, Ø. (2000). Controversies and Criticisms. Nobelprize.

[3] Le Monde. (2016). Le prix Nobel de la paix, comment ça marche ?

[4] Abrams, I. (1988). The Nobel Peace Prize and the Laureates: An Illustrated Biographical History, 1901-1987. GK Hall.n

[5] Citation du Socialdemokraten dans : Tønnesson, Ø. (2000). Controversies and Criticisms. Nobelprize.

[6] Tønnesson, Ø. Ibid.

[7] Jane, B. (2014). Liberal Internationalism: Theory, History, Practice. Foreign Affairs.

[8] Silvestre, C. (2008). Stéphane Hessel « La Déclaration universelle des droits de l’homme nous a enthousiasmés ». L’Humanité.

[9] Sartre, J. P. (1943). L’Etre et le Néant.

[10] Rayman, N. (2014). The Tragic Nobel Peace Prize Story You’ve Probably Never Heard. Time.

[11] Le Monde. (2012). Dans la tourmente, l’Europe reçoit le prix Nobel de la paix.

[12] JDD. (2015). Barack Obama a-t-il enfin mérité son prix Nobel de la paix?

[13] De Tocqueville, A. (1835). De la démocratie en Amérique (Vol. 1).

[14] The Telegraph. (2017). Rohingya crisis: 365,000 sign petition calling for Aung San Suu Kyi to be stripped of Nobel Peace Prize.

[15] Wiesel, E. (1987). Discours d’Oslo. Grasset.

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