Gardiens de paix dans un pays sans guerre

« Une paix injuste vaut encore mieux que la plus juste des guerres » disait Cicéron. Dans les faits, une paix injuste ne semble être que le terreau fertile duquel émergeront d’autres troubles futurs. Parler de paix et de son maintien, c’est alors nécessairement faire appel à un acteur historiquement singulier ; l’Organisation des Nations Unies (ONU).

Bouc-émissaire à faible coût des rhéteurs populistes et nationalistes de tous bords, l’institution multilatérale par excellence qu’est l’ONU devrait pourtant bénéficier d’une légitimité politique forte, appuyée sur une grande présomption d’expertise dans les questions internationales. Jamais une organisation n’avait réuni autant d’acteurs hétéroclites autour d’une même table, autant d’entités aux intérêts si divergents et pendant un temps aussi long.

Prenant appui sur l’exemple haïtien, l’article qui suit tente d’analyser les opérations dites de maintien de la paix (OMP) promues et mises en œuvre par l’ONU, outil majeur de sa capacité d’action en cas de conflits intra ou interétatiques. La Mission des Nations unies pour la stabilisation en Haïti (MINUSTAH) avait à l’origine comme objectif « d’aider à la restauration et au maintien de l’état de droit, de la sécurité publique et l’ordre public en Haïti », après les troubles politiques et le départ du président contesté Jean-Bertrand Aristide en 2004. Au terme de 13 ans d’action dans le pays, celle-ci a officiellement pris fin le 15 octobre dernier, remplacée par une mission bien plus modeste en termes d’effectifs et de domaines d’interventions.[1]

Si les résultats dans le domaine de la pacification de l’espace public ne sont pas encore pleinement évaluables, il semble indéniable que la mission onusienne ait perdu la bataille de la légitimité auprès de la population locale. Réinsérer l’exemple de la MINUSTAH dans la problématique plus large des opérations de maintien de la paix onusiennes peut alors permettre de comprendre pourquoi celles-ci sont fortement remises en causes aujourd’hui, tant du côté des décideurs que des récipiendaires de l’assistance internationale.[2]

Investir dans la paix pour éviter la guerre :

Appuyé par un mandat clairement défini et des compétences larges, « le machin qu’on appelle l’ONU » comme disait le Général De Gaulle est un OVNI dans l’espace international, source de visibilité et d’espoir pour les uns, machine tentaculaire et bureaucratique pour les autres. Inaugurées en 1956 durant la crise du Canal de Suez, les opérations de maintien de la paix sont une illustration frappante de cette singularité historique. Au nombre de seize actuellement (en plus de trente-sept missions politiques spéciales), elles sont réparties partout dans le monde et emploient pas moins de 125 000 civils et fonctionnaires en tenue (policiers, militaires et gendarmes).[3]

Argument souvent avancé par l’organisation elle-même, le prix de la paix serait bien moindre que le coût de la guerre. Antonio Guterres, Secrétaire général des Nations Unies ayant succédé à Ban Ki Moon au début de l’année 2017, a fait de cet argument comptable un des piliers de sa communication pour la paix. « Le coût des missions de maintien de la paix est environ huit fois inférieur à celui des opérations menées unilatéralement par les Etats-Unis. Les retombées d’un tel investissement sont multiples si l’on considère la croissance économique et la prospérité retrouvées comme conséquences directes du retour de la stabilité et de la sécurité. » Parler au portefeuille a plus d’impact que de dialoguer avec le cœur ou la raison, le représentant des Nations Unies, ancien Premier ministre du Portugal, semble l’avoir pragmatiquement intégré.[4]

Contrairement à une idée parfois répandue, les Nations Unies ne disposent pas d’une armée à proprement parler, n’étant aucunement un Etat souverain. Les Casques bleus comme ils sont surnommés sont des militaires temporairement détachés par leurs pays respectifs auprès d’une force internationale. Un rapide coup d’œil sur les statistiques est dès lors un révélateur immédiat d’inégalités inhérentes au système onusien. Les cinq plus grands contributeurs financiers aux opérations de maintien de la paix sont dans l’ordre les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, le Royaume-Uni et la France. Les cinq Etats qui fournissent le plus de soldats nationaux pour ces missions sont cependant le Pakistan, le Bangladesh, l’Inde, le Népal et la Jordanie.[5] Ainsi, si certains pays ont les ressources pour « investir dans la paix », d’autres n’ont que leurs forces vives à offrir, drame supplémentaire d’inégalités Nord-Sud toujours vivaces.

Soldats de paix ou soldats tout court :

Les pays occidentaux investissent, les pays en développement exécutent. La direction de l’assistance humanitaire est alors teintée d’une forme de néocolonialisme pour certains observateurs, dissimulée derrière l’universalisme des valeurs guidant l’action onusienne. Le système décisionnel de l’ONU, dominé par la Conseil de sécurité et ses membres permanents, renforce ce soupçon de partialité et d’unilatéralité du pouvoir d’initiative au sein de l’organisation. Les opérations de maintien de la paix sont nécessaires, mais les mêmes causes n’entrainent pas toujours les mêmes conséquences selon qu’un pays se situe ou non dans l’aire d’influence d’une puissance géopolitique mondiale.

Intervenant dans des Etats fragiles souvent incapables d’assumer l’ensemble des pouvoirs régaliens attachés à une entité étatique traditionnelle, les Casques bleus seraient des « soldats de la paix » ; oxymore quasi-romantique autant que voile légitimant d’une action hautement politique. Si les motifs diffèrent d’une occupation illégitime et illégale, il s’agit bien de soldats étrangers déployés sur le long terme dans un pays tierce, utilisant les moyens de la guerre et des forces armées traditionnelles. Où s’arrête l’humanitaire, où commence la politique, les réponses à ces questions dépendent de l’opinion de chacun. Auteur français peu connu bien que hautement pertinent, Antoine Rougier écrivait dès 1910 un livre sur les mobiles politiques inhérents à toute intervention qualifiée d’humanitaire, bien avant la création de l’ONU :

« Il est pratiquement impossible de séparer les mobiles humains d’intervention des mobiles politiques, et assurer le désintéressement absolu des Etats intervenants […] Dès l’instant que les puissances intervenantes sont juges de l’opportunité de leur action, elles estimeront cette opportunité au point de vue de leurs intérêts du moment […] Il se commet tous les jours dans quelque coin du monde mille barbaries qu’aucun Etat ne songe à faire cesser parce qu’aucun Etat n’a intérêt à les faire cesser. »[6]

Déployés dans des cas d’instabilités politiques fortes, bien que non assimilables à des guerres, les Casques bleus peuvent ainsi être perçus comme une force d’occupation, et non comme les juges de paix impartiaux que l’ONU aimerait promouvoir.

La MINUSTAH et ses leçons :

Haïti est un exemple parlant des débats contemporains concernant les opérations de maintien de la paix et ce qu’elles impliquent en termes de souveraineté. Dès 2004, 6700 soldats et 1622 policiers civils débarquent sur la petite île caribéenne, occupant rapidement la capitale Port-au-Prince et les quartiers périphériques.[7] La nécessité dicte alors l’urgence, « la souffrance oblige » disait Paul Ricoeur.[8] Dès lors, la « main droite » de l’Etat haïtien pour reprendre la terminologie bourdieusienne est prise en charge par la communauté internationale, alors même que toutes les parties au conflit n’ont pas approuvé l’intervention.

Dès le départ, l’opération de maintien de la paix est perçue par certains comme la conséquence d’un choix unilatéral opéré par trois pays seulement. Couverts par l’apparence d’une collégialité onusienne égalitaire, les Etats-Unis, le Canada et la France auraient fortement influencé la communauté internationale pour s’insérer dans l’espace politique interne de l’Etat haïtien, ayant des intérêts propres du fait tant de l’histoire du pays que de sa situation géographique. L’impartialité de la MINUSTAH est dès lors contestée par les partisans de l’ancien président Jean-Bertrand Aristide, forcé de quitter le pouvoir.[9]

Au-delà d’une partialité politique supposée de la force des Nations Unies, plusieurs scandales majeurs vont par la suite expliquer la grande défiance de la population haïtienne vis-à-vis de la force internationale. « En politique le choix est rarement entre le bien et le mal, mais entre le pire et le moindre mal » disait Machiavel.[10] Les faits divers ne font pas les lois, mais leurs multiplications dans le cas de la MINUSTAH a fortement et semble-t-il durablement entamé la légitimité de la présence onusienne en Haïti.

Des scandales sexuels ont en particulier terni l’image des Casques bleus, notamment des accusations de viols perpétrés par des soldats issus d’un contingent uruguayen. Les protagonistes ont été jugés et condamnés dans leur pays, le président José Mujica s’est excusé au nom de l’Etat uruguayen, mais la réputation de la MINUSTAH a logiquement souffert de ces violations des droits humains par un acteur sensé les protéger.[11]

Autre épisode traumatique associé à la présence onusienne en Haïti : l’épidémie de choléra, responsable d’au moins 10 000 décès selon les estimations depuis son apparition en 2010.[12] Maladie non présente dans le pays avant cette date, elle aurait été importée par des soldats népalais membres de la MINUSTAH et stationnés dans la région de l’Artibonite, quelques mois seulement après le tremblement de terre qui a dévasté le pays. Un rapport publié par le Centers for Disease Control and Prevention, organisme américain de recherche scientifique, a en effet démontré que le premier cas de choléra en Haïti avait été enregistré à côté du camp népalais, probablement dû à un déversement d’eaux usées dans la rivière locale.[13] L’ONU a longtemps refusé de reconnaitre la responsabilité de ses représentants, avant finalement de faire son mea culpa en 2016, six ans après le début de la crise sanitaire. Ban Ki Moon s’excuse alors officiellement pour le rôle joué par les Casques bleus : « Au nom des Nations unies, je vais vous le dire très clairement : nous nous excusons auprès du peuple haïtien. »[14]Aucune indemnisation des victimes n’a cependant été envisagée à ce jour, alors que l’épidémie de choléra est toujours présente dans le pays.

Ainsi, peu à peu, la mission des Nations Unies s’est coupée de la population, apparaissant comme une force illégitime et étrangère, responsable de scandales devenus des marqueurs important d’une conscience collective et commune dans le pays. Quand les fauteurs de troubles portent l’uniforme des sauveurs, toutes notions de bon et de méchant tendent inéluctablement à s’estomper.

Et maintenant ?

Ainsi, les opérations de maintien de la paix semblent incarner tout le paradoxe attaché à l’ONU, cet acteur majeur de l’après-guerre, ancienne tribune du tiers-mondisme et des idées neuves au sein du système international. Un hiatus en forme de fossé s’est formé entre une symbolique forte teintée d’universalisme et de droits humains et des moyens d’action limités, affectés par des scandales récurrents.

Plusieurs observateurs estiment désormais que le coût représenté par la mission en Haïti n’est plus justifié et qu’une évolution sous forme de désengagement est nécessaire.[15] Le départ de la MINUSTAH s’apparente à une fin de mission sans fastes et sans grandes cérémonies, une sortie par la petite porte pour une organisation incapable de revendiquer d’éventuels succès du fait de sombres faits divers. Evaluer l’impact de la mission devra tout de même se faire sur le temps long, alors que la situation sécuritaire de Port-au-Prince en particulier semble s’être améliorée. Bien plus restreinte et moins militarisée, la nouvelle Mission des Nations unies pour l’appui à la justice en Haïti (MINUJUSTH) a comme objectif de permettre à l’Etat haïtien de se renforcer, avec un appui au développement d’un Etat de droit efficace.[16]

La légitimité des Nations Unies, entamée pour longtemps dans le pays, doit maintenant être reconstruite. Pour en revenir à la citation introductive : la paix juste ne peut donc se construire sur la négation des droits humains les plus élémentaires, tandis qu’une paix injuste n’a que peu de chance d’être durable.


[1] Duval, F. (2017). La Minustah s’en va, les occupations continuent. Le Nouvelliste.

[2] Bourreau, M. (2017). Au Conseil de sécurité, Mike Pence fait le service après-vente de Donald Trump. RFI.

[3] Szurek, S. (2017). Pluie de critiques sur les casques bleus. Le Monde Diplomatique.

[4] Guterres, A. (2017). Antonio Guterres : « Les casques bleus sont un investissement pour la paix, la sécurité et la prospérité mondiales ». Le Monde.

[5] Chiffres officiels des Nations Unies : http://www.un.org/fr/peacekeeping/operations/financing.shtml

[6] Rougier, A. (1910). La théorie de l’intervention d’humanité.

[7] Tedy Erol, R. (2017). 5 faits qui ont marqué le passage de la MINUSTAH en Haïti. Loop Haiti.

[8] Ricoeur, P. (1990). Soi-même comme un autre.

[9] Harvard Law Student Advocates for Human Rights. (2005). Keeping the Peace in Haiti? An Assessment of the United Nations Stabilization Mission in Haiti Using Compliance with its Prescribed Mandate as a Barometer for Success. Cambridge: Harvard University and Rio de Janeiro: Centro de Justica Global.

[10] Machiavel, N. (1532). Le Prince.

[11] Castaldi, M. (2011). Uruguay apologizes over alleged rape by U.N. peacekeepers. Reuters.

[12] Defranoux, L. (2016). Choléra à Haïti : «Il y a un très haut risque de recrudescence de l’épidémie». Libération.

[13] Caroit, J. (2013). Haïti : une étude de Yale pointe la responsabilité de l’ONU dans l’épidémie de choléra. Le Monde.

[14] RFI. (2016). Haïti: Ban Ki-moon s’excuse au nom de l’ONU pour l’épidémie de choléra.

[15] Le Monde. (2017). Le Conseil de sécurité met fin à la mission des casques bleus en Haïti.

[16] Loop Haiti. (2017). MINUJUSTH en remplacement de la MINUSTAH.

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