Toute la vérité, rien que la (post)vérité

Le mensonge en politique peut-il être toléré ? Si la réponse évidente devrait être négative, cela impose de définir a contrario une vérité et un acteur en charge de la rétablir. Aidé d’Arendt, Bauman, Orwell et d’autres, l’article qui suit s’intéresse aux médias traditionnels dans ce rôle de contrepouvoir à l’heure de la post-vérité et des faits alternatifs.

Jamais dans l’histoire de l’humanité, un nombre aussi important d’individus n’a eu accès à l’information de manière aussi instantanée et sous un ensemble de formes aussi variées. Jamais dans l’histoire cependant, les médias de masse (selon l’expression du théoricien des communications canadien Marshall Macluhan)[1] n’ont été tant dénigrés et dénoncés, que ce soit par les acteurs politiques ou par un nombre grandissant de citoyens issus de différents bords politiques.

S’intronisant voix du peuple face aux élites, le discours populiste contemporain a fait de l’acteur médiatique sa cible favorite, l’accusant d’une partialité politique marquée et le dénonçant comme l’incarnation d’une présumée ploutocratie. Faire siffler les journalistes lors de meetings politiques est devenu une anodine routine, les femmes et hommes politiques défendant « leur vérité » singulière contre « leurs mensonges » quotidiens.

Face à cette multiplication des réalités diverses, les médias de masse traditionnels tentent de résister et de redonner leur place aux faits. Les articles dénonçant les mensonges politiques se multiplient, tandis que les outils de fact-checking gracieusement mises au service des lecteurs par les grandes rédactions prolifèrent. L’objectif avoué est d’offrir aux citoyens trompés un instrument permettant de « détecter les mensonges et erreurs factuelles des politiques et responsables publics »[2] ou encore de « passer au crible les propos des hommes et femmes publiques pour y démêler le vrai du faux ».[3] L’intention est louable, l’efficacité de ces nouveaux instruments de déconstruction des vérités dites alternatives est cependant bien peu probable. Les médias traditionnels ne peuvent se faire juges et parties du mouvement de délégitimation de leur propre parole.

« La vérité, c’est qu’il n’y a pas de vérité » disait Pablo Neruda dans son ouvrage Fin de mundo.[4] Les notions hautement à la mode de post-vérité, de fake news et d’alternative facts semblent alors n’être que les multiples facettes d’un même mouvement contemporain d’affaiblissement de la légitimité des médias de masse observable dans l’ensemble des pays dits libéraux. Plusieurs causes peuvent dès lors être avancées pour expliquer cette défiance croissante face à une vérité établie, qui sans souhaiter jouer les Cassandre, est aujourd’hui un danger certain pour la vitalité démocratique des sociétés occidentales.

Un retrait de la vie publique :

Expliquer la perte de légitimité des sources médiatiques traditionnelles dans les démocraties occidentales, c’est avant tout mettre en lumière la mise en retrait progressive de cet acteur majeur dans l’espace de discussion publique. Les médias de masse semblent peu à peu perdre leur rôle dans l’éducation politique et citoyenne des individus. Les grands titres de presse, qui disposaient durant plusieurs décennies d’une légitimité solide souvent rattachée à une idéologie particulière (socialisme, gaullisme, libéralisme etc.) ont vu s’éroder leur rôle essentiel de contre-pouvoir face aux autorités politiques. Leur capacité à communiquer une information objective est dès lors fortement contestée.

Pour certains auteurs, cette tendance marque à la fois une défiance pour la vérité dans un sens singulier et une désaffection pour la chose politique de manière générale. Les citoyens auraient perdu leur intérêt pour la vie publique, comme définie au temps de la Grèce antique. Dans Condition de l’homme moderne, la politologue et philosophe américaine Hannah Arendt établit son propos autour de la frontière entre vie privée, espace de l’homme économique, et vie publique, espace politique où l’homme interagit avec ses semblables.[5] Ainsi, la société contemporaine semble marquer un repli certain dans l’espace de la vie privée, marquant une préférence pour le gain immédiat, et accordant de moins en moins d’importance à la chose publique en général.

Le calcul économique est devenu un élément central du rapport que les individus ont avec l’information disponible dans leur entourage proche. L’instantanéité et la gratuité priment dès lors sur la qualité de l’analyse. Les journaux gratuits tant papiers qu’électroniques prolifèrent, faisant de la publicité leur source principale de revenus. La brièveté de l’information devient gage de qualité, « aller à l’essentiel » et éviter tout développement complexe non manichéen. Les statistiques, sondages et anecdotes sont promus au rang d’informations à part entière, n’étant plus les simples appuis d’une idée force plus développée. Les médias traditionnels concentrent dès lors leur attention sur la dimension factuelle de l’actualité, abandonnant peu à peu l’analyse et l’opinion au monopole des hommes politiques.

Dans son ouvrage La vie liquide, la sociologue polono-britannique Zygmunt Bauman offre une juste analyse du mouvement de repli des individus dans l’espace privé. Si « le consommateur est l’ennemi du citoyen », le premier tend inexorablement à surpasser le second. Le désengagement de l’espace public crée alors un terreau favorable à l’émergence d’une vérité politique à géométrie variable. « L’apathie politique » est un mal contemporain qui favorise la manipulation politique, la « domination par l’ignorance » selon Bauman, bien plus confortable qu’une « autorité fondée sur un débat sérieux des faits ». Se réfugier dans la vie privée de l’homme économique, notamment dans son rapport à l’information, c’est se rendre vulnérable à la déformation des vérités de faits ; si tant est qu’on accorde à celles-ci une quelconque réalité.[6]

Faits, opinions et interprétations :

Jamais en effet la frontière entre faits, opinions et interprétations ne semble avoir été tant brouillée qu’à l’époque contemporaine. Les médias sont accusés d’un parti pris permanent dans le traitement de l’actualité quotidienne, alors même que la déontologie journalistique n’est plus un impératif semblant peser dans le choix entre différentes sources d’information. La frontière entre médias traditionnels et sites d’opinions divers, entre actualités, dépêches et tribunes s’estompe logiquement. Une même force symbolique est désormais attachée à un article de blog qu’à un article de journal suivant une éthique journalistique reconnue par la profession, favorisant la multiplication des fakes news de tous bords. La validité des sources et l’indépendance à l’égard des pouvoirs tant économiques que politiques ne sont plus des critères premiers d’évaluation de la qualité d’une information.

Autre œuvre quasi-prophétique redécouverte aujourd’hui, La crise de la culture d’Arendt résonne comme une grille de lecture limpide de ce phénomène de vérités alternatives dans le système politico-médiatique, et plus particulièrement l’essai Vérité et politiques. Empreint des travaux de l’auteure sur le totalitarisme et son rapport à la vérité de faits, l’ouvrage tente de démontrer le danger d’une idéologie qui voit son lien au réel se distendre. « L’opinion, et non la vérité, est une des bases indispensables de tout pouvoir » dit Arendt.[7]

La base factuelle importe peu, tant qu’il est possible de lui donner une interprétation favorable à ses intérêts politiques directs. Une même vérité de faits peut entraîner un ensemble d’interprétation variables voir contraires, participant à la délégitimation du discours médiatique dès lors qu’il ne correspond pas à l’intérêt immédiat d’un individu.

Sciences naturelles et sciences historiques :

Le raisonnement peut être poussé à l’extrême. Pourquoi s’embarrasser des faits, quand ceux-ci peuvent être aisément contestés ou délégitimés. « Commençons donc par écarter tous les faits, car ils ne touchent point à la question » disait Rousseau, bien avant que cela ne semble hautement se vérifier.[8]

Durant longtemps, il était de fait opposé les sciences naturelles, qui devaient déceler des vérités irréfutables de manière objective et dépolitisée, et les sciences historiques, inévitablement entachées du soupçon permanent et délégitimant de la subjectivité partisane. L’histoire comme science indépendante était teintée d’intérêts particuliers propres à ceux qui la racontaient, tandis que les sciences naturelles, par définition, bénéficiaient d’une présomption d’impartialité. Vérités de faits et opinions étaient deux notions solidement délimitées.

Dans la deuxième moitié du XXème siècle cependant, plusieurs auteurs ont tenté d’atténuer les frontières entre cette subjectivité soupçonnée et cette objectivité présumée. Dans La crise de la culture encore, Arendt énonce que : « L’opposition du XIXème siècle entre les sciences de la nature et les sciences historiques, comme la croyance à l’objectivité et la précision absolues des sciences de la nature, sont aujourd’hui choses du passé. » S’il est indéniable que les sciences historiques orientent leurs découvertes en puisant arbitrairement leurs ressources dans « un chaos de purs évènements », toutes les sciences, de par même les instruments de mesure choisis, relèvent de choix intrinsèquement idéologiques et politiques. De l’indicateur dépend le résultat et la solution proposée.[9]

La critique des sondages par le sociologue français Pierre Bourdieu est un exemple concret de cette idée. Devenus des outils d’analyse majeurs de la vie politique dans les pays industrialisés, ces enquêtes d’opinions tentent d’imposer leur vérité grâce à la prétendue scientificité de leur méthode. Seulement, tant la question que les réponses proposées induisent leur résultat, et les biais sont multiples.[10]

La relativisation d’une vérité de faits s’est donc accélérée, profitant à de nombreux acteurs politiques et entamant la légitimité des médias de masse en charge de la diffuser. Un même mouvement affecte l’ancienne légitimité attachée à l’expertise. Dépeinte comme une masse de « spécialistes sans visions et voluptueux sans cœur » par le sociologue allemand Max Weber, les « experts » en tout genre habitués à se succéder sur les plateaux de télévision et dans les grands journaux ont eux aussi perdu leur aura passée, tant la notion recouvre une infinité de positions sociales et officielles différentes et hétéroclites.[11] La corruption et les conflits d’intérêts souvent associés à ces experts renforcent par ailleurs le mouvement de rejet observé.[12]

Ainsi, toute vérité de fait est bonne à démentir aujourd’hui, et tous les moyens sont bons. Les fake news et alternative facts peuvent se multiplier sans craintes. Changeons de méthode d’observation et d’indicateurs, les résultats changeront également. Chacun peut trouver sa vérité, si tant est qu’il la cherche dans la bonne direction. Tout n’est qu’avis, rien n’est plus fait.

Quand les idéologies se segmentent :

A côté d’un retrait certain dans la vie privée et d’un rapport nouveau aux vérités de faits, la légitimité des médias de masse est enfin affectée par les nouvelles formes d’accès à l’information. Vaisseaux amiraux de la sainte innovation vantée par une majorité d’hommes politiques, FacebookTwitter et autres Google deviennent des acteurs contestés d’une information globalisée. Le grief principal porté à ces multinationales et leurs algorithmes complexes est qu’ils tendent à enfermer les individus au sein de bulles de plus en plus hermétiques, supprimant la diversité des opinions dans la vie quotidienne des citoyens. Le choix des contenus disponibles dépendant de nos affinités idéologiques préalables, nos idées se renforcent peu à peu à mesure que les idées contraires tendent à disparaitre de notre environnement immédiat.

Dans ces nouvelles formes d’îlots idéologiques, les idées impopulaires sont étouffées car jugées utopiques, réactionnaires, bien-pensantes, trop complexes ou mal avenues. Les faits allant à l’encontre de l’idéologie majoritaire sont également décrédibilisés, délégitimés sans débats ou simplement passés sous silence. Bauman énonce que la société tend à dénoncer comme arbitraire ce qui n’est pas en phase avec son propre arbitraire.[13] La diffusion des nouvelles voies d’accès à l’information renforce cela, mais au sein d’espaces plus restreints que la société de manière générale. L’arbitraire apparait au niveau du groupe idéologique, de l’ensemble d’individus partageant les mêmes opinions. La « tyrannie de la majorité » chère à Tocqueville imprègne de nouvelles unités plus étroites, sans perdre de son influence néfaste sur la diversité des idées et points de vue.[14]

La conséquence est la récente prolifération de sites d’informations à contenus douteux, ne cumulant en aucun cas les exigences attachées à un journalisme crédible et légitime et relais importants des mouvements extrémistes de tous bords. « Les faibles, les craintifs se sentent forts quand ils se tiennent la main » disait le sociologue allemand Theodor W. Adorno.[15] La segmentation des idées renforce la polarisation sur les extrêmes. Les comportements individuels tendent à céder le pas à un fort conformisme de groupe.

Les évènements n’ont plus de prise dans ces milieux autarciques qui forment leur propre réalité, cumul d’inepties en tous genres et de faits librement interprétés. « On n’est pas obligé de tout croire vrai, il suffit de l’estimer nécessaire » disait l’Ecclésiastique dans Le procès de Kafka.[16] Le danger de ces bulles est que le coût pour en sortir augmente au fur et à mesure qu’elles se renforcent. L’idéologie prend du poids quand elle n’est pas contestée, et la segmentation tend à se renforcer. Il est aisé de savoir comment rester du bon côté de la barrière pour les individus enfermés dans ces types de bulles. « Quand la haine des hommes ne comporte aucun risque, leur bêtise est vite convaincue, les motifs viennent tout seul » disait Louis-Ferdinand Céline, lui qui semblait n’avoir pas intégré sa propre mise en garde.[17]

Recréer une conscience politique :

Le propos de l’article a donc été de démontrer un rapport nouveau aux faits et à la vérité, qui n’est pas sans conséquences sur les relais traditionnels d’information. Aucun système de valeur ne peut se prévaloir d’une universalité incontestée. Reprocher aux médias de masse un abandon de l’éducation politique et citoyenne dans les sociétés contemporaines, c’est indubitablement s’exposer aux feux des simplifications les plus anodines : « faire le jeu de l’extrême droite » ou de « l’extrême gauche », comme si le spectre politique consistait en un cercle regroupant en un point tout type d’idéologies non majoritaires. La constatation d’un même constat n’entraine cependant pas les mêmes solutions, loin de là.

La réflexion individuelle et la pondération face à une multitude d’informations diverses et contradictoires doivent donc guider le rapport du citoyen avec les médias. Souvent cité en exemple pour son indépendance d’esprit dans une période de forte polarisation idéologique, l’écrivain britannique Georges Orwell a toujours refusé de s’insérer dans un idéal-type simpliste et réducteur : socialiste sans être soviétique ou « anarchiste conservateur ». Si pour lui, « le langage politique est destiné à rendre vraisemblables les mensonges, respectables les meurtres, et à donner l’apparence de la solidité à ce qui n’est que vent »[18], le langage médiatique devrait alors opérer un mouvement inverse. Mais après tout, ce n’est qu’un avis parmi tant d’autres.


[1] McLuhan, M. (1994). Understanding media: The extensions of man. MIT press.

[2] Libération. Désintox : qui sommes-nous ?.

[3] Le Monde. Décodeurs : comment ça marche ?.

[4] Neruda, P. (1969). Fin de mundo.

[5] Arendt, H. (1958). Condition de l’homme moderne.

[6] Bauman, Z. (2005). La vie liquide.

[7] Arendt, H. (1961). La crise de la culture.

[8] Rousseau, J. J. (1755). Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes.

[9] Arendt, H. (1972). Ibid.

[10] Médias, A. C. (1973). L’opinion publique n’existe pas. Temps modernes, (318), 1292-1309.

[11] Weber, Max. (1905). L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme.

[12] Morozov, E. (2017) Les vrais responsables des fausses nouvelles. Le Monde diplomatique.

[13] Bauman, Z. Ibid.

[14] De Tocqueville, A. (1835). De la démocratie en Amérique (Vol. 1).

[15] Cité dans : Bauman, Z. Ibid.

[16] Kafka, F. (1925). Le Procès.

[17] Céline, L. F. (1932). Voyage au bout de la nuit.

[18] Orwell, G. (1946). Politics and the English language.

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